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Un chant d’amour

1950 - Jean Genet

Par rodmann, mardi 17 décembre 2024.

Film quasi légendaire, très souvent cité, qui a bravé les censures et les outragés, le court film de 1950 a fait son chemin clandestin, de main en main d’initiés, à travers le monde, jusqu’à sa sortie enfin autorisée en 1975.

Jean Genet avait 40 ans quand il a tourné son unique film, Un chant d’amour, dans le secret de son cercle d’amis, car son sujet était considéré comme un grave « outrage public à la pudeur » [1].
Genet ne prit pas le risque de retourner en prison, le lieu douloureusement fondateur de son univers érotico-poétique, il a voulu simplement se le réapproprier.
Né de père inconnu, abandonné par sa mère, Jean Genet a été placé en famille d’accueil, puis en centre de redressement avant de s’engager dans l’armée pour s’échapper. Déserteur et délinquant pas très doué, il a été condamné plusieurs fois à la prison, et c’est Jean Cocteau qui lui a permis d’obtenir une grâce présidentielle, et qui a propulsé sa carrière.

La prison : c’est le cadre de sa pensée, et de son film.

Un chant d’amour expose une histoire sans parole. L’écrivain choisit de mettre les mots de côté. Un gardien de prison surprend deux détenus qui essaient de se passer des fleurs à travers les barreaux de leurs fenêtres. Il entre dans le couloir des cellules pour y espionner un par un les prisonniers. Chaque détenu, seul dans sa cellule, ne trouve de liberté que dans un onanisme captif, ou un fantasme passe-muraille. Le gardien nous emmène avec lui espionner, mater, fantasmer, dans la tête de Jean Genet.

L’écrivain rend les prisonniers beaux, désirables, désirés, et d’ailleurs parmi eux joue son amant Lucien Sénémaud [2]. Et ce n’est évidemment pas un hasard si l’univers carcéral est aussi sexualisé.

La prison est une micro société d’homos sapiens dans laquelle un fonctionnement hiérarchique se met en place, tout comme un dehors, c’est un comportement courant chez les mammifères. L’incarcération dépossède les individus d’une grande part de leur identité personnelle et sociale. Et en l’absence de femelles, la hiérarchie qui cherche à se mettre en place repose sur les marqueurs de virilité et les stéréotypes de masculinité des mâles. Dans cet univers, la virilité devient un moyen de survie et d’affirmation de soi dans la hiérarchie. C’est la compétition viriliste qui détermine qui monte dans la hiérarchie des hommes, pour y acquérir pouvoir et sécurité.

En conséquence, l’homophobie y agit comme un moyen de rassurer ceux qui luttent pour leur domination, dans un environnement privé de femmes, où il ne faut pas passer pour telle. Les agressions sexuelles sont utilisées comme moyen d’exercer le pouvoir et de prouver sa puissance, sa légitimité hiérarchique supérieure. La prison devient donc un lieu de tension sexuelle et de charge érotique, induisant des comportements de rivalités et de confrontations violentes. Par dessus, une deuxième couche hiérarchique virile, celle de l’administration pénitencière, faite d’injonctions, et d’interdits. C’est dans ces environnements que s’est développé la libido de Jean Genet.

Le gardien emmène les spectateurs, par l’œilleton, voir dans chaque cellule le tableau vivant qui s’y érotise. Le prisonnier, seul avec son corps, n’a comme plaisir que le contact de son propre corps, pour déclencher les fantasmes qui le projettent hors les murs.

Ces murs qui empêchent, qui séparent, et qui créent eux aussi du fantasme. Des murs avec des failles, pour une paille phallique qui crache sa fumée, ou des barreaux pour des fleurs de pommier, fruitier du péché. Ces murs qui empêchent les hommes de s’aimer, tout en les enfermant ensemble, qui les séparent tout en créant de la promiscuité.

Genet a réalisé ce film sans retenue dans la narration, car il savait que la censure en empêcherait la diffusion. Il ne s’est pas embarrassé à utiliser les attributs qui construisaient la virilité d’après guerre : le marcel des forts des halles, le tatouage des criminels et des mauvais garçons, l’uniforme, de marin parce que le bateau est aussi, un lieu masculin clos, et le muscle, la pilosité, l’odeur, la domination, la soumission, l’érection, l’exhibition, la danse, le voyeurisme. En 1950, Genet libère une flopée de désirs comme un jaillissement. « La caméra peut ouvrir une braguette et en fouiller les secrets » Le Bagne.

Genet est arrivé à extraire de la prison, de la misère, de la crasse, une poésie de la résilience, un lyrisme de l’espoir issu du désir. Il écrivait dans Notre dame des fleurs : « S’aimer comme, avant de se séparer, deux jeunes boxeurs qui se battent (non combattent), déchirent l’un à l’autre sa chemise, et, quand ils sont nus, stupéfaits d’être si beaux, croient se voir dans une glace, restent bés une seconde, secouent la rage d’être pris leurs cheveux emmêlés, se sourient d’un sourire humide et s’étreignent comme deux lutteurs de lutte gréco-romaine, emboîtent leurs muscles dans les connexions exactes qu’offrent les muscles de l’autre, et s’affalent sur le tapis jusqu’à ce que leur sperme tiède, giclant haut, trace sur le ciel une voie lactée (…)  ».

L’homosexualité, interdite, un « fléau social » qui « corrompt la jeunesse », d’après la loi qui la condamnait sous Vichy, et encore après la guerre « Le 1er février 1949, une ordonnance de police interdit aux hommes de se travestir ou de danser ensemble dans les lieux publics à Paris » [3]. Genet était bien conscient que son film, produit avec son ami Nico Papatakis, allait être trop subversif pour être diffusé.

 [4] Le film n’a pas eu d’existence légale jusqu’à l’obtention de son visa de censure, en France en 1975 [5], interdit au moins de seize ans. Jean Genet réalisa un coup de maître. Avec probablement quelques conseils de Jean Cocteau, l’écrivain su très exactement, et avec une très grande précision, donner vie à ses fantasmes.

Jean Genet a sans le savoir, créé une iconographie tellement puissante qu’elle n’a cessé de nourrir la culture gay. Quelques exemples : fidèlement adapté par Fassbinder pour son roman Querelle de Brest, des clips comme Cargo de Jean-Baptiste Mondino, jusqu’à l’univers marin de Jean-Paul Gaultier, et au bien au delà, et l’imaginaire fantasmé de la prison n’a cessé de se renouveler à l’envie par les productions comme Midnight Express, le Baiser de la femme araignée, et des séries je pense bien-sûr à OZ, qui a vraiment tout osé, jusqu’à plus récemment Monsters, et je ne parle même pas des films x qui en ont fait et refait un art.
Et son œuvre a été aussi une source d’inspiration en littérature et au théâtre. Le philosophe Michel Foucault a analysé plusieurs aspects importants de l’œuvre de Jean Genet, notamment autour de l’univers carcéral, pour analyser ses structures sociales.

Pour en savoir plus sur l’œuvre de Jean Genet :
https://www.studysmarter.fr/resumes/francais/litterature-francaise/jean-genet/
https://www.fabula.org/acta/document5433.php
https://orbilu.uni.lu/bitstream/10993/21992/1/M%C3%A9moire%20Jean%20Genet.pdf

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Notes et bibliographie :



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