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Le foot n’est pas un sport de « pédés » ?

Par rodmann, lundi 20 août 2012.

Le 4 mai 2011, Sylvain Zimmermann s’entretient dans Têtu [1] avec les journalistes Bruno Godard et Jérôme Jessel, à propos de leur livre Sexe football Club [2]. Dans leur ouvrage, les journalistes racontent les déboires d’un joueur de football homo de ligue 1, et comment « ils ont été "stupéfaits" en découvrant son identité, à l’heure du rendez-vous. Notamment parce que celui-ci n’est jamais cité dans les "rumeurs qui traînent" ». Le joueur en effet, prend toutes les précautions pour préserver le secret de son identité, parce que « dans le foot, explique-t-il, on ne peut pas dire que l’on est homo. L’homophobie est partout. Dix fois par jour, j’entends des "on n’est pas pédés", depuis que j’ai douze ans. » Pourquoi ne profite-t-il pas de l’entretien pour sortir du placard ? Son coming-out ferait tellement pour lutter contre les préjugés, faire avancer les mentalités. La réponse de l’intéressé a "fusé" selon les journalistes. "Je ne suis pas un héros" »
L’info ricoche dans Le Post [3] dès le lendemain, et un autre sujet collatéral va suivre.

Direct 8 révèle à l’avance les propos de Yoann Gourcuff dans l’entretien qu’il accorde à Cécile de Ménibus pour son émission Objectif : Champion [4] : « Est-ce que tu n’as pas envie de dire ’les gars, j’aime les filles, et lâchez-moi le coude aussi là dessus ?’". Réponse de Gourcuff : "Les gens qui me connaissent savent très bien, donc, oui, je peux dire que j’aime les femmes ».

Yoann Gourcuff est donc de nouveau l’objet de rumeurs. Pourquoi de nouveau ? Parce qu’en 2009 et 2010 déjà, après avoir été désigné bombe du mois par Têtu [5], il réagit très bien dans le Journal du Dimanche [6] « On m’en a pas mal parlé et je me suis fait un peu chambrer ! Je n’y attache pas énormément d’importance. Même si j’ai envie que les gens aient une bonne image de moi ». Dès le lendemain, Benoît Tessier dans l’Express [7] fait de lui l’« idole des gays », parce que Sylvain Zimmermann de Têtu explique le choix de la bombe du mois : « Pour faire fantasmer les lecteurs, nous prenons des garçons sexy, et généralement hétérosexuels, comme Gourcuff. Nous l’avions repéré en équipe de France. Chez nous, il a fait l’unanimité. On a craqué sur lui et il s’est imposé comme une évidence ». Et le buzz prend : « nous avons été dépassés par le déchaînement médiatique. Le buzz s’est répandu sur les blogs et les sites homosexuels et, en quelques semaines, Gourcuff a acquis une grande popularité dans la communauté gay ». La rumeur et le fantasme se chargent du reste.

« Une folle pandémie » selon Le Post [8], qui évoque « une rumeur infondée partie d’un autre joueur, et qui commence à faire son Buzz sur le web », comme quoi Yoann Gourcuff serait homo, copies d’écrans à l’appui. Quelques jours plus tard, « tous les articles ont été retirés sur RTL, News de Star et Megados concernant la polémique qui n’a pas lieu d’être ».

Yoann Gourcuff aime donc les femmes, l’info ricoche sur Adobuzz [9], Ozap [10], Melty [11], France Soir [12], Eurosport [13], E-llico [14], le site de Yoann Gourcuff [15], ou Staragora [16] qui se demande pourquoi Cécile de Ménibus ne pose « pas une question sur sa relation avec Franck Ribéry (dont le dit ennemi) ».

Pourquoi un joueur de foot doit-il justifier sa sexualité ? Le milieu du football a toujours été très homophobe. Myrtille Rambion dans Têtu [17] nous rappelait en 2008, que l’ancien footballeur britannique Paul Elliott prétendait que « douze joueurs professionnels actuellement en activité sont gays », qui se taisent pour ne pas subir le même sort que « Justin Fashanu, qui avait ainsi signé, sans le savoir, la fin de sa carrière. Il s’est suicidé en 1998 ».

Slate [18] confirme d’ailleurs que « le football reste profondément homophobe ». L’article explique que « sur plus de 4000 footballeurs professionnels dans le pays, aucun n’est ouvertement homosexuel », avant de rappeler le triste exemple de Justin Fashanu. « En attendant, les stades résonnent toujours au son de chants homophobes, et les blagues du même genre continuent à fleurir dans les vestiaires ». Dans l’article originel du Guardian [19], d’autres éléments sont très intéressants : d’abord l’exemple du joueur Le Saux, qui a subit les mêmes rumeurs que Gourcuff, pour avoir simplement aimé les arts, lu la presse ou évité les beuveries de troisième mi-temps. Après la révélation de Gareth Thomas, le publicitaire Max Clifford a conseillé à deux joueurs de tout premier plan, de garder le secret sur leur sexualité parce que le football « reste au moyen-âge, chargé d’homophobie ».

Yohann Lemaire a d’ailleurs confirmé que ce n’est pas si rose dans Têtu [20] [21]. En effet, « à la faveur d’un rapprochement avec le Paris Foot Gay (PFG), son club, le FC Chooz, est devenu dans la foulée l’emblème de la lutte contre l’homophobie dans le foot. La preuve incarnée que c’était possible. (…) Un jour, devant les caméras de France 3, les apparences volent en éclat : un de ses coéquipiers tient des propos homophobes et arrache de son maillot le badge "Carton Rouge à l’homophobie". Fin de la lune de miel. Car non seulement le coéquipier ne sera pas sanctionné, mais il bénéficiera peu de temps après d’une sélection en équipe première. De son côté, de brimades en mises à l’écart, Yoann Lemaire préfère dire adieu au football. Depuis, il ne va pas très bien ».

Qui donc a lancé la rumeur sur Gourcuff ? Impossible de savoir vraiment, mais une tentative de réponse est donnée par PandoraVox [22] : « le breton est harcelé par le monde du foot sur sa prétendue homosexualité. Que cela vienne des (ex)coéquipiers, des adversaires, des journalistes ou des supporters personne ne le lâche plus sur la question (…) Désigné tête de turc par Franck Ribéry, Yoann aurait du subir quotidiennement les humiliations de la star du Bayern Munich. La faute à son caractère introverti et à la profonde jalousie de Ribéry ». En signant à l’OL, Yoann Gourcuff, devient une marque, selon le JDD [23], un peu comme Beckham, mais « les incessantes rumeurs sur la sexualité du joueur ayant mis à mal le plan initial ». Mais « Les tensions entre Yohann Gourcuff et Franck Ribéry dépassent largement les terrains de football » selon 24heures Actu [24], qui prend clairement partie : « Simple jalousie ou tensions homophobes entre un joueur au look de top model et des starlettes imbibées de culture homophobe de banlieue ? Une chose est claire, Yoann Gourcuff n’a jamais affirmé ni laissé entendre qu’il était gay. Mais est-ce suffisant pour faire taire les railleries de petits caïds décérébrés ?
La prétendue homosexualité de Yoann Gourcuff (un bruit qui court depuis plusieurs années sur les sites spécialisés et les forums sans aucun fondement) serait surtout un alibi pour évincer du groupe un joueur dont le talent fait de l’ombre à quelques pseudos cadres
 ».

Le résultat ne se fait pas attendre, Le Parisien [25] [26] nous dit que « Gourcuff, le "chouchou" laissé au bord de la route » de l’Euro 2012, « Gourcuff rejeté par les autres Bleus (…) le joueur est resté en marge du groupe, isolé. Comme une greffe qui ne prend pas. Souvent à l’écart, Gourcuff n’a pas forcément donné des gages d’intégration, lui dont la personnalité est si complexe ».

C’est Romelu Lukaku [27], le joueur belge, qui commente un entretien que William Gallas a donné aux Inrockuptibles, « Menes parle de celà d’ailleurs aussi : " Que ceux qui se sont exprimés avaient menti. Que l’ambiance, c’était quelque chose d’épouvantable. Que le traitement qu’à reçu Yoann Gourcuff est assez proche du racisme, voire de l’homophobie, ce qui est quand même assez épatant pour un mec qui n’est pas homo. Cest déjà insupportable quand t’es homo, mais alors quand tu ne l’es pas c’est encore plus incompréhensible ».

« Pourquoi le foot a un problème avec l’homosexualité ? » se demandait Le Parisien [28] en 2009, sous la plume d’Alexandre Pedro, qui osa dire les choses simplement :

« Il faut monter qu’on est des vrais hommes »

Il cite Philippe Liotard, sociologue à l’université de Lyon I [29], « Dans le football, les propos homophobes ne sont pas considérés comme tels. On ne voit pas en quoi traiter quelqu’un de pédé serait homophobe, développe Liotard. L’anathème "enculé" entendu un peu partout (et dans toutes les langues) et les banderoles dans le même d’ordre d’injure, résultent selon le chercheur d’une volonté des supporters de dévaloriser l’adversaire en remettant en cause sa virilité. Il s’agit de provoquer une réaction identitaire, il faut monter qu’on est des vrais hommes ».
Vikash Dhorasoo est cité lui aussi : « C’est presque impossible d’affirmer sa différence et de faire son coming-out dans un milieu comme le foot où il faut tout le temps montrer son hétérosexualité ».

Effectivement, dans cet univers très homophobe, 20minutes [30] nous offre un petit florilège, dont je vous ressers les lus connus :

« "Dans les attitudes je n’ai jamais vu quelqu’un qui ressemblait de près ou de loin avec des manières de quelqu’un du coté obscure de la force". David Ginola sur le plateau du Grand Journal en 2005 ».
« "On va les enculer, ces pédés de Nîmois !" SMS de Laurent Nicollin adressé à un supporter de Montpellier le 29 octobre 2008 ».
« "Le rose ne me plaît pas, parce qu’en France c’est la couleur des gays." Didier Deschamps alors entraîneur de la Juventus au sujet des maillots roses du club turinois. Il s’est excusé par la suite ».

David Ginola fait la couverture de Têtu [31] 6 ans plus tard, (le temps de la réflexion certainement), pour faire amende honorable. La nouvelle se propage beaucoup plus vite dans les médias gays ou pipolles que dans les médias sportifs, et pourtant cette couverture reste un évènement rare.

Pure People [32] fait un petit compte-rendu de l’entretien, dans lequel l’ancien footballeur, finaliste de Danse avec les stars : « David Ginola s’engage aujourd’hui auprès du Paris Football Gay à soutenir tout footballeur qui ferait son coming out (…) David Ginola a eu deux enfants, Carla et Andréa. Avoir des enfants a encouragé sa réflexion sur l’homosexualité ».

Une mini-dépêche que l’on peut résumer à : « Coverboy du magazine Têtu du mois d’avril, David Ginola l’ancienne star du PSG toujours sexy à 44 ans, soutient avec le Paris Foot Gay les footballeurs qui voudraient faire leur coming out » dans Staragora [33], la Dépêche [34], Eurosport [35], Ozap [36], Mediasports [37], 7sur7 [38] ou Sport.fr [39].

Peut-on considérer comme impossible la moindre révélation dans une équipe de foot sans que cela se passe mal ? On peut rester pessimiste en lisant Le Figaro [40] du 18 mai 2011, qui reprend une dépêche AFP relatant que « Le capitaine de l’équipe nationale allemande de football, Philipp Lahm, vedette du Bayern Munich, déconseille aux joueurs professionnels homosexuels de révéler leur préférence, dans une interview au magazine allemand Bunte. "Pour celui qui le ferait, cela deviendrait très difficile", estime le défenseur de 27 ans. "Un footballeur connu pour son homosexualité s’exposerait à des commentaires injurieux", ajoute-t-il. Jouer aux côtés d’un coéquipier homosexuel ne le mettrait pas pour autant mal à l’aise. "Je n’ai pas le moindre problème avec les homosexuels" précise-t-il. ».

Dans Le 10 Sport [41], Pascal Brethes, le directeur du Paris Foot Gay confirme lui aussi : « Traiter quelqu’un de "pédé", ce n’est pas insignifiant. Ça veut dire qu’un "pédé" n’est pas capable de jouer au foot, donc c’est un sous-homme. On a laissé faire ça pendant des années mais c’est pour lutter contre ça qu’on existe aujourd’hui (…) Le problème c’est qu’on part du principe qu’il n’y a aucun homo dans le football (…) Si un joueur me dit demain qu’il va faire son coming-out, je lui réponds de ne pas le faire. C’est suicidaire ! »


malgré les efforts des médias, l’environnement du milieu du football résiste au point où les joueurs hétéros peuvent aussi souffrir d’homophobie.


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Notes et bibliographie :

[2Sexe football club de Bruno Godard, Jérôme Jessel, FETJAINE 2011

[29Frédéric Baillette, Philippe Liotard, Sport et virilisme, Éditions Quasimodo et fils, Montpellier, 1999, et Philippe Liotard, Sport et homosexualités, Montpellier, Quasimodo et Fils, 2008



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