Et oui, revoici Albin, après son succès théâtral de 5 ans dans La Cage aux Folles, sa Zaza Napoli va devenir la plus célèbre drag queen du monde, et ça, c’est grâce au film.
L’histoire originale de 1973 n’est pas modifiée, je ne te la refais pas, ce qui m’intéresse ici c’est de voir ce que le film a pu apporter de différent par rapport à la pièce. Jean Poiret reste aux commandes du scenario, et Francis Veber vient l’épauler, car Poiret veut recréer une histoire vraiment cinématographie. L’acteur doit laisser sa place à Ugo Tognazzi un acteur italien pour qui George devient Renato Baldi. Parce qu’en France les producteurs ne se bousculent pas, malgré le triomphe de la pièce, qui ne s’est arrêtée que pour laisser place au film. Une coproduction a été nécessaire, avec des volontaires italiens. Michel Serrault a été remplacé sur les planches par l’acteur Jean-Jacques la derrière année, pour tourner sous la direction d’Edouard Molinaro, qui a déjà l’expérience de coproductions franco-italiennes, et qui a connu de grands succès avec l’Emmerdeur, Hibernatus ou Oscar, et donc il sait le défi que c’est d’adapter une pièce au cinéma.
Voyons du côté des personnages, quelques modifications à noter : le boucher reste dans sa boucherie, le gérant et Mercedes disparaissent quasiment, elle, est en partie Petunia. Le scénario doit faire plus de place pour d’autres personnages.
Bien évidemment, Zaza reste Zaza, et Albin prend plus d’ampleur. Impossible de se passer de Michel Serrault. L’acteur connait par cœur Zaza et les réactions du public. Rappelle-toi, Serrault avait défriché son style avec son antiquaire :
Et en 1966, un personnage de coiffeur a permis à Michel Serrault de créer un portrait qui déjà presque celui d’Albin, dans le film Le roi de cœur. C’est bien compliqué à faire sans un public devant qui réagit.
George, quant à lui, devient Renato : avec l’acteur Ugo Tognazzi, le personnage s’arrondi physiquement et psychologiquement. George était très nerveux, Renato est plus tendre, plus patient.
Enfin Laurent, le fils biologique de Renato lui aussi est plus calme, plus attentionné, il ne s’énerve pas, et il est un peu moins proche d’Albin. C’est un personnage de futur gendre idéal, qui montre qu’être élevé par deux papas, ben c’est ok.
Le contraste du couple Albin et Renato s’accentue.
Et puis la mère de Laurent, Simone, elle aussi prend une existence plus consistante. Et cette femme est aussi l’occasion de revoir un peu l’orientation sexuelle de Renato, qui, après tout, est peut-être un peu bisexuel.
Fidèle au poste, Jacob, il n’est plus belge à l’accent américain, c’est toujours Benny Luke qui tient le rôle, il est désormais français en mode antillais avec le double de l’acteur Greg Germain. Ambiance post-coloniale, même s’il reçoit beaucoup moins de vannes sur sa couleur de peau que dans la pièce mais Renato est toujours paternaliste avec lui comme il l’est avec tous ces employés.
Et puis nous iront aussi chez Simon Charrier.
Michel Galabru reprend le personnage de Simon Charrier, le député de droite, le père de la future mariée. Le film permet de le voir dans son habitat et de le rendre plus dur, par exemple avec sa fille. Un personnage cliché, mais nourrit de vérité (existante encore aujourd’hui).
La grand avantage du cinéma, c’est d’avoir la liberté de l’espace de narration. Les personnages ne sont plus prisonniers de leur salon, de nouvelles pièces s’ouvrent aux spectateurs. Comme la cuisine.
Et nous entrons aussi dans la chambre.
C’est dans l’intimité du couple que nous entrons finalement, en visitant l’appartement.
Et cette intimité ouvre à l’émotion. Là où le théâtre permettait d’enchainer les blagues, le film fait de temps en temps des pauses sur les personnages et leurs états d’âmes. Et parfois, au lieu de rire des personnages, le film invite à la compréhension et à l’empathie. Et à chaque lieu son émotion.
Nous sortons donc de l’appartement et nous pouvons descendre dans le cabaret. L’air de rien c’est très important : la visibilité et des artistes ET du public ET donc Zaza, en drag professionnelle, qui se produit sur scène.
Et plus loin encore, dans le quartier, nous accompagnons Albin, intégré à son environnement, à vie sociale, il a la liberté de sortir de sa cage, sans se renier, sans avoir honte de lui, sans que cela créé le moindre problème. Bref une vie normale d’artiste et de commerçant parmi d’autres commerçants. Mais le film replace aussi les personnages dans leur contexte plutôt haineux, celui de la côte d’Azur, dans une scène d’homophobie gratuite (et tournée en dérision) mais dans laquelle Renato refuse d’être une victime.
La relation entre Albin et Renato devient plus sensible, plus profonde, avec par exemple dans cette scène (en musique) celle de l’annonce du mariage de Laurent. L’inquiétude, la pointe de nostalgie, rend la scène totalement décalée donc plus drôle que dans la pièce.
Et puis l’histoire du couple vedette, développe une crise entre Albin et Renato qui va plus loin qu’avec Albin et George.
La grande force du film là encore est d’atténuer le comique très puissant de la pièce pour aller chercher plus des sentiments de peine, de déception ou de rejet, puisqu’Albin met en scène une pseudo volonté de rupture.
Autre avantage du cinéma par rapport au théâtre : les gros plans sur le travail de maquillage d’Albin, qui place le niveau de travestissement à celui du drag, et qui lui permet de un peu, moins surjouer.
La film change un petit peu les scènes incontournables et mythiques de la pièce (la biscotte, le dîner) mais elles ne perdent rien de leur puissance comique, à la puissance comique de Michel Serrault.
La performance de Michel Serrault est récompensée par un César du meilleur acteur en 1979.
La grande victoire du film, est faire venir le public dans une boite gay, leur faire découvrir le travestissement professionnel, le drag, montrer qu’il n’y a aucune menace chez Albin et Renato, et qu’au contraire, ce sont eux les victimes d’injustes préjugés de la part de gens qui ne les connaissent même pas.
En 1978, l’homosexualité est encore pénalisable en France.
Et puis le plaidoyer pour la tolérance est encore plus fort, quand la mise en scène montre comment on peut lutter contre sa nature, mais sans jamais gagner. Qui que l’on soit.
La Cage aux Folles met donc un grand coup de pied dans la porte du cinéma français pour l’ouvrir aux personnages homosexuels, masculins, positifs, assumés, amoureux, intégrés, et heureux.
Presque 5,5M d’entrée en France, plus de 6 en Italie, un triomphe dans toute l’Europe, et plus de 8m aux USA. Le monde entier, est conquis.
