Quoi de plus banal qu’un homme qui sort de son bain en 2010 ? Et quoi de plus choquant, que cette même scène de la vie ordinaire en 1884 ? La beauté masculine en question.
Le film Homme au bain que Christophe Honoré nous offrait en 2010, ne propose pas une histoire à proprement parler, plutôt une sorte d’essai contemplatif. Avec comme point de départ une rupture amoureuse, voici Emmanuel, largué par son mec après l’avoir violé, et il se retrouve tout seul. Ce personnage n’est pas banal, il est une figure extraordinaire de beauté masculine, et son corps est, sans grand succès, son gagne pain. Emmanuel est un homme solitaire, qui vit dans un Gennevilliers urbain déshumanisant. romper l’ennui, remplit son quotidien, jouer avec son corps, ou simplement l’habiter, esseulé, sa vie est une errance. Incarner la beauté comme ligne de vie, profession, vocation, cette beauté qui attire les autres mais qui ne garantit pas des rencontres vraies, est-ce une vie facile ? Une question qui se superpose au personnage et à son acteur. En miroir, un autre personnage, celui de Kate, est aussi une incarnation de la beauté, féminine, et à l’inverse d’Emmanuel, elle est très entourée, très occupée dans un univers new-yorkais plein de vie et de gens, et pourtant, elle aussi, dans ce tourbillon, cherche à remplir une vie post-rupture. La démonstration du film est que la beauté ne suffit donc pas à l’amour.
L’homme au bain d’Honoré est dans un environnement beaucoup moins bourgeois que celui du Gennevilliers vécu par Gustave Caillbotte, le peintre français qui, en 1884, exposa son Homme au bain aux cercles de l’art, plutôt en attente de jeunes femmes sensuelles comme celle de Manet, ou celle de Degas, et sa toile, comme d’autres, gêne, voire choque les amateurs de l’époque, comme si l’impressionnisme cherchait à flouter la nudité masculine tant à la mode à la Renaissance. Les regards peuvent changer sur le corps de l’homme, ses fesses, mais ce qui reste à travers le temps, c’est le désir provoqué par la beauté.
Pour le rôle d’Emmanuel, Honoré à choisi une vedette de la culture gay, François Sagat, qui a débuté une belle filmographie dans le cinéma pour adultes en 2005, chez Citébeur sous d’autres pseudos, et qui est déjà bn présent sous son nom en 2010 dans plus de 50 DVD, notamment pour deux grands studios américains, Raging Stallion et Titan Media. Il en est récompensé par un GayVN Awards en 2007, comme meilleur performeur de l’année. L’acteur est un choix parfait, car son engagement dans le divertissement sexuel pour adulte n’est qu’une partie de sa propre recherche, son jeu, autour et avec les codes de la virilité et de la masculinité, à la fois par son travail personnel sur son corps, et sur la façon de l’exposer, ce qu’il fait lui-même sur le web, ou avec des photographes qui l’ont déjà bien repéré. Il se démarque aussi en s’engageant pour la prévention contre le VIH, avec le média gay Yagg, quand les pros du pornos sont accusés de promouvoir les pratiques à risque. Puis il apparaît dans un film pornogore de Bruce LaBruce, et il est même figurant dans le film Saw VI. Et François Sagat a déjà plein d’autres projets dans la tête, avec toujours le corps de l’homme et sa beauté, son image, comme objet principal.
C’est donc François Sagat qui a la charge d’incarner la beauté masculine, cet homme au bain, et Christophe Honoré ne lui ajoute aucun artifice. Le film est tourné rapidement, sans lumières chiadées, sans luts, sans beauté artificielle, pour coller à la réalité palpable, et retrouver le sens de la beauté un peu brute du corps domestique.
Christophe Honoré développe cette idée, de l’écrivain Marcel Proust, « On dit que la beauté est une promesse de bonheur... », mais rien, ne dit que cette promesse ne soit tenue. Et dès le début du film, un couple, dans un univers tristement civilisé de béton, rompt après un acte sexuel non consenti, une forme banalisée de viol conjugal comme la société le dénonce désormais. Ne parle-on pas de beauté féroce ou de beauté du diable ? Avec le voisin, Emmanuel noue une relation différente. Une relation tarifée, pour incarner un fantasme, allumer un désir, s’offrir comme une sculpture sortie d’un musée qu’on pourrait louer. La beauté comme art vivant à domicile, et un objet sexuel à consommer. La beauté masquée, la beauté pour elle-même, qui n’a pas pour but d’engendrer seulement du désir sexuel, mais aussi de l’émotion. Et avec le temps, la beauté a épuisé l’émotion. La beauté masculine dans sa forme la plus virile est questionnée : doit-elle servir à n’exprimer que force et domination ?
À travers deux histoires parallèles, Christophe Honoré tente un essai, un vagabondage, sur le désir de sexe, désir d’amour, d’autres questions pour la beauté du corps. Alors quelle place pour la banalité ? Et si finalement la beauté n’était pas que plastique, mais exaltée d’une émotion, simplement venue d’un rire, d’un regard, ou l’ombre d’une hanche. Cela illustre encore Proust, qui finit sa phrase par « ...Inversement la possibilité du plaisir peut être un commencement de beauté. »
D’autres sujets sont présents dans le film, des chansons qui parlent pour les personnages, Honoré caméra au poing, comme livrant une page de journal intime dévoilée pour raconter la même quête, avec des morceaux de vérité et des morceaux de fiction dedans, et des moments englués dans l’immobilité de ses pensées (peut-être ses remords) avec un reflet intime de lui-même : ch’uis pas à l’aise avec les acteurs", et puis des références littéraires, que je vous laisse découvrir.
En termes d’lgbition, la proposition narrative d’Homme au bain est composée de rares personnages hétéros parmi les principaux qui sont homosexuels, et dont le traitement n’est guère différencié. L’homosexualité des personnages n’a pas d’impact positif, entre le viol, la prostitution, les insultes, l’homophobie internalisée, pourtant le film est comme adouci par cette beauté languissante qui le traverse, car elle a cette capacité profondément injuste de créer de l’indulgence. Peu d’indulgence des critiques, qui ont été sévères à la sortie du film, certaines ont regretté une forme de vacuité, alors que justement c’est l’interrogation du film : La vie semble vide, quand la beauté n’a pas tenu sa promesse de bonheur.
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