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Les Nuits Fauves

1992 - Cyril Collard

Par rodmann, samedi 3 mai 2025.


En 1992 Les Nuits Fauves secoue le cinéma français…

Un cri, un décès et 4 Césars : en 1992 Les Nuits Fauves bouscule le cinéma.

Les Nuits Fauves raconte une partie de la vie de Jean, un homme de 30 ans, chef opérateur voyageur, bisexuel et séropositif, qui vit à Paris en 1986. Sa vie est bouleversée par deux rencontres, l’une est avec Laura, une jeune femme de 17 ans, qui veut devenir actrice, et l’autre rencontre, c’est avec Samy, un jeune homme en quête d’identité et d’adrénaline.

Les deux histoires parallèles finissent par s’entrechoquer violemment dans un triangle qui ne peut pas se former. Laura tombe follement amoureuse de Jean, elle découvre l’amour, elle en veut quelque chose d’absolu, sans condition. De son côté, Jean cherche d’abord à jouir de la vie, à s’enivrer de la vie, pour oublier le SIDA, qui est quelque part comme un élément diffus du décor, et impossible à enlever.

La relation de Jean et Laura devient passionnelle, destructrice, parce que Laura est possessive avec Jean, elle en veut tout. Au tiers du film, Jean annonce sa séropositivité à Laura. La jeune femme entre dans un rapport à Jean faite d’attractions répulsions. Laura, tout comme Jean, pense que l’amour triomphe de tout, y compris de la maladie, mais pas d’un autre amour. La relation grandissante de Jean et Samy est pour elle une plus grande menace. D’autant que Samy, qui apparaît comme hétérosexuel en couple, avec Marianne, finit lui aussi par s’installer chez Jean.

L’histoire explore le triangle affectif de ses personnages, tiraillés entre leurs désirs, leurs peurs. Les personnages secondaires ont une vraie importance dans l’histoire, ils permettent de dézoomer et de dépassionner la vision du film, et de confronter les personnages à une réalité proche des spectateurs, comme par exemple Laura avec sa mère.

Le SIDA n’est pas un ressort dramatique, c’est un bagage de vie, pas tout-à-fait comme un autre pour Jean. Collard choisit de montrer un personnage qui refuse de se laisser enfermer dans la maladie, qui continue d’aimer, de désirer, de se tromper, de souffrir, et surtout de sourire à la vie. Le film ne cache rien des risques, des peurs, des non-dits, mais il refuse de réduire ses personnages à leur statut de séropositifs. Le sida devient une menace discrète mais effrayante, mais aussi un moteur de l’urgence de vivre. Le film est d’abord un vecteur de positivité, de vie, en plein cœur d’une épidémie.

1986 c’est l’année qui a permis de véritablement nommer VIH le virus causant le SIDA, l’année de la sortie de l’AZT en France, un anti-cancéreux des années 60. Et 1986 c’est aussi un an après l’arrivée des premiers tests, et deux ans après la création de l’association AIDES. C’est donc une année d’espoir, mais le nombre de personnes mourant d’un SIDA est en augmentation exponentielle selon les statistiques du Ministère de la santé [1]

et que la télévision fait des annonces alarmantes. EX JOURNAL
La manifestation la plus visible causée par le SIDA, cette fameuse infection découverte par Kaposi, qui profite de la chute du système immunitaire pour se développer par des tumeurs, cutanées mais pas seulement, et qui tournent rapidement en sarcomes (cancers), ce qui faisait de cette infection un signe de progression rapide et fatale du SIDA pour les patients infectés. Cyril Collard montre dans le film le traitement au laser qu’on lui fait sur une tumeur au bras. EX Collard est d’ailleurs hospitalisé plusieurs fois, dans le plus grand secret, pendant le tournage, il se doutait bien que ce film serait son unique long métrage. En 1992, les statistiques sont accablantes : le nombres de cas de malades est passé à presque 2500 par an [2].

évolution des cas de SIDA entre 1982 et 1994

Pour autant, Les Nuits Fauves n’est pas du tout un film sur le SIDA, il est avant tout, un film sur l’amour.

En 1987, Cyril Collard publie un roman, très inspiré de sa vie, Condamnés amour, il en parle dans Apostrophe, l’émission littéraire incontournable du moment. Il créé aussi un court-métrage de son livre, une promotion visuelle qui est comme une maquette des futures Nuits Fauves.

Pressé par le temps, Cyril Collard essaye de condenser dans un seul scénario les expériences marquantes d’une vie, qui peuvent aller de la prise de drogues, les excès de la nuit, de vitesse, la consommation de sexe sous les quais d’Austerlitz. Et puis les lumières de la ville, celles du Maroc, le soleil sud-américain. Et puis l’amitié, l’amour des hommes, l’amour des femmes. Des femmes, très importantes dans le film, jouées par des actrices que je trouve meilleures que les acteurs, comme Corinne Blue la compagne de Cyril Collard dans la rôle de la mère de Laura, EX ou la très émouvante Claude Winter dans le rôle de la mère de Jean.

Le style du film prend parfois des allures de clips des années 80, (Collard en a réalisé), il oscille entre une Paris de la gouaille qui disparaît, et une Paris de néo-fascistes du style skinheads ou GUD, dans laquelle Samy croit se trouver.
Collard décrit très bien la tentation masochiste des gays de droite, d’extrême droite, séduits par une sorte de phallocratie fantasmée, dans laquelle ils se sentiraient protégés par une fraternité de façade.
Et puis Cyril Collard apporte à son film un autre de ses talents, de musicien, avec par exemple sa chanson Là-bas.
D’un point de vue strictement technique, le film a des moments maladroits, des plans mal joués, des ellipses qui manquent de logique, mais son ton, sa sincérité, sa force, rappelle Daniel Balavoine en face d’un présidentiable en 1980. C’est un moment d’exposition, d’explosion, d’une partie de la France invisible. Jean un personnage bisexuel qui assume ce qu’il est, ça choque, ça dérange.

Pourtant plus de 2,8M de spectateurs dans les cinémas, placent le film en 9ème position, derrière Bodyguard, l’Amant ou Basic Instict.

Le succès du film est récompensé par 4 Césars : meilleur premier film, meilleur film, meilleur montage, 3 des prix très vite oubliés ou évités, d’ailleurs dès le lendemain, le journaliste Yves Mourousi s’en émeut chez Denisot.
Car l’histoire a surtout retenu le César de la meilleure jeune espoir pour l’actrice Romane Bohringer, qui l’a réellement mérité, même si elle n’y débute pas vraiment, en face il y avait Catherine Deneuve donc bref… Romane dans le rôle de Laura reste un moment marquant du cinéma français.

La grande force du film, c’est aussi de refuser d’entrer dans une narration alourdie de pathos, Jean étant avant tout un personnage solaire, souriant, vivant.

Et Jean c’est tellement Cyril Collard, nourrissant de sa propre vie les expériences de la séropositivité et de la bisexualité (entre autres) pour son personnage, dans ce récit bouleversant. L’auteur meurt quelques jours avant la consécration du film aux César 1993.

Cyril Collard apporte le premier personnage principal bisexuel assumé, dans une histoire sentimentale profonde, nourrie, même si les autres personnages le renvoient toujours au terme de « pédé », qui revient très souvent, on voit bien que les bis sont toujours renvoyés à ce qu’ils ne sont pas, et que sur eux, est projetée une part d’ombre.

Jean est dans une position de souffrance, ou de déni ou de colère par rapport au VIH, et malgré le portrait parfois négatif qui lui est fait sur la drogue, le sexe sans capote, ses plans cul, Jean est aussi un homme positif, altruiste, à l’écoute, et profondément amoureux.

Et finalement, c’est sa tendre lumière, qui nous reste en mémoire.



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Notes et bibliographie :

[2Selon le Bulletin épidémiologique hebdomadaire du Ministère de la Santé n°19 du 16 mai 1994



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